| Jouet
d'amour, globe enchanté, boulet serti de diamants, balle d'or
aimée, soleil que caresse le pied: il existe au Brésil dix et
vingt manières de désigner un ballon de football, de rendre compte
de ses trajectoires et de ses caprices infinis. Mais il existe
un seul être capable de les résumer toutes à la fois, Pelé bien
sûr, qui pour toujours, chat jouant à coups de patte avec une
balle de cuir , incarnera la face positive de ce sport, sa joie
et sa justification.
Au
Brésil contraint et policé, le plus célèbre athlète de la planète
a toujours opposé un Braaasiiilll ! Autrement chaleureux dont
le rythme cardiaque bat à l'unisson d'un corps forcément pourvu
de "trois cœurs" puisqu'il est né à Tres Corações!
Trente
ans après son dernier match sous le maillot doré de la sélection
nationale, vingt-six ans après ses adieux au Santos, vingt-trois
après sa retraite définitive, le muscle le plus intime du champion
au grand cœur ne vieillit pas puisqu'il ne vit qu'en fonction
du lendemain et des promesses qu'il suppose. On pourra toujours
moquer ses manières de camelot et ses allures de bateleur. Son
manque de discernement qui le pousse (parfois) à défendre des
causes dérisoires et à subir (souvent) le diktat d'initiatives
hasardeuses. On pourra même rire de ses costumes estampillés
aux couleurs de sponsor du moment. On ne parviendra jamais à
égratigner sa nature et à remettre en cause sa popularité. Il
y a peu, n'espérait-on pas de onze footballeurs français soudain
élevés au pinacle qu'ils incarnent instantanément toutes les
vertus du monde avant de constater, déçus, qu'entre les intentions
et la réalité le chemin était hérissé d'obstacles encore plus
rédhibitoire? Cette attente, ce rapport permanent entre le terrain
et le public, entre la joie de jouer et celle de donner, ce
perpétuel transfert de générosité et d'optimisme, Pelé l'a assumé
mieux qui tout autre sportif de l'histoire.
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Au
fil des années, et à l'inverse de tant de retraités dorés
récemment recensés, il n'a cessé de gagner en humanité et
en reconnaissance. Jamais il n'a failli dans sa mission,
ni galvaudé son message. Si tant est que le football puisse
être encore considéré comme un pur divertissement, nul doute
que Pelé en est le représentant et le prophète le plus crédible.
Excusez du peu : non content d'avoir essainné sa passion
sur la planète entière, fait bâtir des stades jusque dans
les coins les plus reculés d'Asie ou d'Afrique, contaminé
les Américains ou les Japonais plus que rétifs, le champion
idéal a, de surcroît, toujours incarné ce que le football
n'aurait jamais dû cesser d'être: un hymne au plaisir, une
ode à la spontanéité, un feu d'article de buts et d'éclats.
Reconnu de tous, apprécié du plus grand nombre, Pelé a pour
principal mérite de ne pas avoir rompu les amarres. Sur
le territoire qui est le sien, ce football pour lequel il
se dévoue et qu'il sert autant qu'il peut, il jouit aujourd'hui
encore d'un prestige incomparable. Pas comme entraîneur
, pas comme technicien, mais comme propagandiste de choc.
Face aux institutions, aux bureaucraties, aux injustices,
Don Quichotte infatigable, il a toujours ferraillé avec
constance. |
Son
ennemi juré, l'inconvenant Joao Havelange, eut à se plaindre
de son bon sens, et les conservateurs et les rétrogrades de
tous poils avec lui. Plus frileux dans ses prises de position
qu'un Muhammad Ali, cela va de soi, Pelé n'a pas moins œuvré
avec détermination pour ceux-là même qui partageaient son quotidien
au temps de son enfance et de son adolescence. On l'oublie,
mais la fameuse équipe brésilienne de 1958 qui favorisa l'éclosion
de génie était à majorité blanche et l'on imagine que trop la
fierté du plus jeune de ses sélectionnes bombardé trente-cinq
ans plus tard ministre extraordinaire des Sports, ce que est
déjà remarquable, mais qui plus est premier ministre de couleur
de l'histoire politique du Brésil, ce qui l'est évidemment plus
encore! Lorsqu'il fit adopter en mars 1998, par les chambres
hautes et basses du parlement, la loi n° 9615, sa loi, Pelé
marque qui son propre aveu le plus beau but de sa vie. Son initiative,
qui dépassait le strict cadre de son sport , entendait assainir
un milieu, offrir de nouvelles subventions, des équipements
inédits et donner aux plus jeunes davantage de moyens encore
pour pratiquer et s'exprimer. Prix international de la paix,
ambassadeur de bonne volonté, athlète du siècle, sollicité par
l'ONU, l'UNESCO et toutes les instances possibles et imaginables,
Pelé pouvait, objectivement difficilement faire davantage. On
se souvient qu'en 1969 lorsqu'il marqua son 1 000 but, l'inimitable
dédia ce penalty "aux enfants pauvres du Brésil" et que, un
an plus tard, en tournée au Nigeria, au seul prétexte qu'il
devait disputer là une paires de matches amicaux, le même fit
taire les canons pressés de réprimer la rébellion biafraise.
La dédicace comme le cessez-le-feu furent éphémères, mais quel
dirigeant, quel homme politique, quelle star du show-business
peut revendiquer pareil détournement d'attention? Sur un stade
de Lima, on peut lire une lourde plaque de marbre: "ici a joué
Pelé". Et pareil à Bangalore, et pareil a Lusaka. Au temps de
sa splendeur , à une époque où le FC Santos offrait au monde
le meilleur du Brésil, un précipité de samba et de joie et de
vivre inestimables, au gré de voyages aussi exotiques qu'interminables,
le président Janio Quadros avait tout simplement élevé son meilleur
footballeur au rang de "trésor national", au même titre que
la dernière récolte de canne à sucre ou la prochaine production
de bauxite. En vertu de quoi sa valeur marchande était dûment
contrôlé et son éventuelle exportation soumise à la discrétion
de seul gouvernement! "Comment épelez-vous Pelé?", interrogeait
en surtitre de Sunday Times de Londres à peu près à la même
époque . Et de répondre sur toute la largeur de sa une: G-O-D.
Le trait était à peine exagéré. Il faut avoir fait le pied de
grue devant tel bureau ou telle chambre d'hôtel de l'indispensable
pour se rendre compte du supplément de responsabilité que ses
admirateurs ont toujours fait porter sur ses épaules. On vient
consulter Pelé, commme on rendre visite à un oracle. Pour qu'il
résolve tout les petits problèmes de la vie, prévoie l'avenir
et , pendant que l'on y est, guérisse la surface de la terre
de toutes ses misères et de toutes ses maux. "Je vais partout
où le football me réclame. Si c'était sur la lune, j'irais sur
la lune" Quarante ans que cela dure. Quarante ans que le sportif
le plus adulé jongle avec les fuseaux horaires et réduit le
monde aux dimensions d'un plan de météo. Lorsque son père Dondinho,
lui-même footballeur pro à Fluminense, jongla la première fois
avec son rejeton, lorsque Waldemar de Brito, lui-même attaquant
brillant, le prit sous son aile dans la foulée, combien étaient-ils
à imaginer la trajectoire de l'exception ? Ses danses incessante,
ses saillies perpétuelles, ses huit buts (deux fois quatre!)
marqué le 21 novembre 1964 contre Botafogo. Et ses feintes incroyables,
et ses passes merveilleuses ? Personne, sauf le destin. Cette
curieuse baguette magique qui d'emblée désigna le frêle gamin,
ses jambes ramassées et sa construction incertaine, pour qu'il
offre au monde, grâce au football, grâce au langage le plus
imagé et le plus universel qui soit, un parfait raccourci du
bonheur.

'"L'Équipe
- Un siècle de sports" Ed. Calmann/Levy
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